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Lorsque Sam McLaughlin décide d'élargir
les activités de son entreprise familiale de
voitures à cheval pour se lancer dans la production
de voitures automobiles, au début du siècle
dernier, il part à la recherche d'un bon véhicule
à construire. Les premiers véhicules dont
il fait l'essai ne sont vraiment pas à la hauteur
de ses strictes exigences. Fruit du hasard, il rencontre
alors William Durant de la Buick Motor Company, puis
achète, pour la somme de 1 650 $, une Buick Modèle
F 1906 auprès de la Dominion Automobile and Supply
Co. de Toronto. Le temps de se rendre à Oshawa
au volant de la Buick, sa décision est prise
: « C'est cette voiture que nous allons construire
».
Tous deux impatients de conclure une entente, McLaughlin
et Durant n'arrivent cependant pas à s'entendre
sur les détails financiers. Les McLaughlin décident
alors de faire cavalier seul en concevant et en construisant
leur propre voiture. L'élaboration des plans
va bon train, les blocs-moteurs sont commandés
pour la première centaine de voitures quand Arthur
Milbraith, l'ingénieur responsable du projet,
tombe gravement malade.
Sam McLaughlin communique avec Durant et lui demande
de lui prêter un ingénieur capable de mener
le projet à bonne fin. Durant décide plutôt
de se rendre lui-même à Oshawa avec en
poche une nouvelle proposition de collaboration. Selon
Sam, l'entente est alors conclue « en moins de
cinq minutes ». Les McLaughlin obtiennent ainsi
les droits de construire au Canada des voitures de marque
Buick pour une période de 15 ans.
La McLaughlin Motor Car Company est constituée
en société le 20 novembre 1907 et Sam
McLaughlin en est le président. La production
des McLaughlin-Buick Modèle F commence peu de
temps après. Les châssis et les moteurs
sont de Buick; la carrosserie, inspirée du modèle
Buick mais construite par McLaughlin, comporte certaines
petites différences découlant de la longue
expérience de la compagnie dans le domaine de
la construction de voitures et de chariots.
En 1908, sa première année de production,
la McLaughlin Motor Car Company construit 154 automobiles.
L'une de celles-ci, parfait exemple de l'esprit d'Innovation
et de la qualité exceptionnelle caractéristiques
du début du 20e siècle, est la «
voiture de tourisme cinq passagers Modèle F »
de McLaughlin-Buick, carrosserie no F108, laquelle est
vendue à Nathaniel D. Seaman, opérateur
dans un parc à bois de Sauble Falls, en Ontario.
Quand Nathaniel meurt en 1927, son fils Theodore hérite
de la voiture. Comme le véhicule a été
passablement utilisé au cours de toutes ces années,
il lui manque quelques-unes de ses pièces d'origine,
notamment le klaxon, ses lampes à capuchon, le
coussin du siège arrière; la voiture a
également subi certains dommages, comme le gel
du liquide de refroidissement du moteur qui a provoqué
la fissuration de ses deux cylindres. Ceux-ci ont été
plusieurs fois ressoudés, tout comme le différentiel
de l'essieu arrière dont les engrenages usés
ont toutefois forcé les propriétaires
à remiser la voiture dans une grange pendant
une période assez longue avant de pouvoir effectuer
les réparations requises.
Toutefois, 30 ans ou presque après sa construction,
la voiture est toujours en bon état et la carrosserie
ainsi que le châssis sont demeurés intacts.
En 1937, Theodore Seaman communique donc avec General
Motors pour sonder la compagnie sur ses intérêts
à l'égard du véhicule. En guise
de réponse, le colonel Sam McLaughlin, président
de la McLaughlin Motor Car Company au moment où
la voiture avait été construite et alors
président de la General Motors du Canada, dépêche
un représentant chargé d'inspecter la
voiture, puis offre en échange aux Seaman une
Chevrolet 1937 toute neuve. Ceux-ci acceptent. La F108
est ensuite utilisée par GM lors d'événements
publics, dans certaines présentations et on la
prête également pour des expositions, notamment
pendant une assez longue période dans un musée
de Montréal.
En 1961, GM prête la voiture au Canadian Automotive
Museum d'Oshawa où elle sera conservée
jusqu'en 1989, son séjour étant entrecoupé
par d'occasionnelles sorties pour des défilés
et autres utilisations promotionnelles. C'est en 1969
que la voiture est conduite pour une dernière
fois dans le cadre d'une cérémonie organisée
pour célébrer la sortie du 7 millionième
véhicule de la General Motors du Canada.
Bien que la voiture ait été réparée
et rafraîchie en 1938, puis encore une fois dans
les années 1950, elle n'a jamais été
restaurée. Non seulement montre-t-elle alors
des signes révélateurs de son âge,
mais elle n'est plus à de nombreux égards
le véhicule qu'elle était à l'origine,
même pour sa couleur. C'est pourquoi, en 1989,
sous la direction de Stew Low, directeur des Relations
publiques à la General Motors du Canada, un plan
de restauration est mis au point afin de ramener le
véhicule à ses spécifications d'origine.
L'objectif visé était de restaurer le
véhicule ou de lui redonner son apparence initiale
de 1908, tel qu'il était au moment de sa sortie
de l'usine, et de lui rendre ainsi la plus grande authenticité
possible.
Boyd Wood, des Services d'essais, de la GM du Canada,
lui-même restaurateur et collectionneur possédant
une réputation bien établie dans le monde
des véhicules antiques, est chargé du
projet. Il est non seulement affecté à
la tâche gigantesque de faire les recherches nécessaires
sur le design et les spécifications du véhicule
et d'en assurer l'authenticité, mais aussi de
surveiller chaque étape de la restauration. La
nécessité de déterminer l'authenticité
des pièces et des organes divers se révèle
un défi de taille. Contrairement à la
plupart des autres projets de ce genre, aucun autre
travail antérieur de restauration ne peut servir
de modèle. En fait, on ne connaît l'existence
d'aucune autre voiture McLaughlin-Buick Modèle
F de 1908. Bien que plusieurs voitures Buick de Modèle
F construites aux États-Unis aient été
retrouvées, aucune ne peut être parfaitement
authentifiée. De plus, les McLaughlin-Buick étaient
reconnues pour être différentes de leurs
équivalents des États-Unis, sans que l'on
ne sache toutefois jusqu'à quel point ni exactement
sous quels aspects.
Wood remue ciel et terre, tant au Canada qu'aux États-Unis.
Il établit un réseau sans précédent
de contacts bien informés au sujet de la voiture
et de ses divers aspects. Il trouve de la documentation
publicitaire originale ainsi que des plans de la voiture
et de ses pièces. Il examine les revues de l'époque
pour y trouver des renseignements connexes. Il dépiste
les fournisseurs originaux et leurs successeurs pour
obtenir davantage de détails.
Wood se rend dans les expositions de vieilles voitures
et les marchés aux puces à la recherche
de pièces. Il emprunte des composants manquants
ou endommagés en provenance d'autres voitures
afin de les utiliser comme modèles, quand il
est convaincu de leur similitude. Et, après avoir
épuisé tous les autres moyens, il commande
de nouvelles pièces à fabriquer selon
les spécifications originales.
Le chemin à parcourir est difficile et bien
souvent tortueux. L'installation du radiateur et de
son enveloppe en est un exemple frappant. Le radiateur
d'origine avait été endommagé et
réparé à un point tel qu'il n'avait
plus rien à voir avec la pièce originale.
De plus, l'étiquette d'identification du fabricant
à la base de l'enveloppe du radiateur en laiton
avait été remplacée par celle d'un
atelier de reconstruction.
Des pièces d'origine sont trouvées sur
certaines voitures construites aux États-Unis,
pièces dont on peut faire des copies. L'entreprise
Sherry Classic Cars, de Warsaw, en Ontario, qui effectue
les travaux de restauration, est certes en mesure de
fabriquer un nouveau radiateur, mais deux problèmes
se posent. Le premier consiste à reproduire le
mot Buick en lettres cursives tel qu'il apparaît
sur l'enveloppe du radiateur, l'autre à préciser
les détails pertinents de la plaque du fabricant
de manière à pouvoir la reproduire. La
documentation publicitaire et la documentation sur les
pièces indiquaient que le radiateur d'origine
avait été fabriqué par Long-Turney,
mais la plaque des véhicules trouvés indiquait
Rome-Turney. Pourquoi cette différence?
La recherche de la clé de l'énigme mène
directement à Bill Lynch, alors président
de la RomeTurney Radiator Company et petit-fils du fondateur
de la compagnie. Avec l'aide de ce dernier, l'examen
d'anciens dossiers permet de découvrir le procès-verbal
d'une réunion du conseil d'administration, tenue
en 1908 et au cours de laquelle le nom de la compagnie
Long-Turney avait été changé pour
Rome-Turney. La plaque signalétique Long-Turney
était donc la bonne pour le modèle 1908,
alors que celle de Rome-Turney était correcte
pour les versions ultérieures.
Lynch connaît également un fabricant toujours
en mesure de fabriquer des tubes de radiateur à
ailettes identiques aux originaux. Mais chose sans doute
encore plus étonnante, une visite de son usine
permet de découvrir le moule du lettrage de la
marque Buick utilisé pour fabriquer ces radiateurs
originaux. Contrairement aux actuels ensembles de matrice
pour production de masse, lesquels sont constitués
de deux moitiés, l'une mâle et l'autre
femelle, cette matrice ne présente que la partie
femelle. Les artisans de l'époque formaient le
lettrage en déposant la tôle de laiton
sur le moule, puis en la recouvrant d'une mince couche
de caoutchouc pour ensuite marteler le métal
dans le creux du moule avec un marteau. Lynch prête
le moule aux Sherry qui utilisent la même méthode
pour fabriquer une nouvelle enveloppe de radiateur en
laiton pour la F108.
Des recherches subséquentes permettent de trouver
une Buick 1908 d'un autre modèle et munie d'un
radiateur Long-Turney. Une photographie en gros plan
du nom Buick qui s'y trouvait suffit pour fabriquer
et graver une nouveau monogramme, identique à
l'original.
Les propriétaires d'autres Modèles F
ont tous fait preuve de générosité
en donnant de leur temps et de leur expérience,
de même qu'en prêtant des pièces
qui ont été utilisées comme modèles
pour la restauration. L'un d'eux a prêté
une trousse complète d'outils Michelin, incluse
dans la voiture d'origine, et des copies conformes de
chaque outil ont été fabriquées.
Michelin a également participé au projet
comme source d'informations et pour la fabrication de
pneus gris spéciaux. Sur les photographies de
l'époque, les pneus semblent blancs. Toutefois,
les dossiers de Michelin, qui était alors le
fournisseur de pneus de Buick, permettent de démontrer
qu'ils étaient gris. Aucun pneu de la même
dimension n'est encore fabriqué, mais un pneu
de motocyclette de dimensions métriques se rapprochait
suffisamment des dimensions à utiliser et Michelin
décide de fabriquer de nouveaux pneus de caoutchouc
gris à l'aide des moules de ce pneu.
Presque chaque pièce de la voiture a une histoire
semblable. Et la recherche sur chacune de ces pièces
a fait l'objet d'une vaste documentation. De plus, un
dossier photographique complet a été établi
tant pour le démontage que pour la restauration
de la voiture.
La restauration elle-même a été
réalisée par la société
Sherry Classic Cars de Warsaw, en Ontario, à
proximité de Peterborough. Harry Sherry, de même
que feu son père Bodnar, son frère Bill
et son fils Jeff, sont tenus en haute estime parmi les
restaurateurs non seulement au Canada, mais dans le
monde entier. Les véhicules qu'ils ont restaurés,
notamment plusieurs Belles anciennes -- Duesenberg,
Cord, Mercedes-Benz, Marmon et autres du même
genre -- ont été couronnés plusieurs
fois au « Concours d'Élégance »
de Pebble Beach, considéré par plusieurs
comme l'événement le plus prestigieux
du genre dans le monde entier.
Dans leur atelier, ces artisans disposent des moyens
nécessaires pour rénover ou refaire presque
chaque composant du véhicule, qu'il s'agisse
de la fabrication d'éléments de carrosserie
en bois, d'ailes en acier, de radiateurs en laiton et
de sièges en cuir ou de l'usinage de composants
du moteur et même de boulons et d'écrous.
Toutes ces compétences et habiletés ont
été mises à contribution pour restaurer
le modèle F108.
Divers services de la General Motors du Canada ont
également participé à la restauration.
Des copies de quelques plans originaux ont été
récupérées dans les archives de
Flint, au Michigan. Ces plans ont non seulement aidé
à la restauration des pièces existantes,
mais ils ont aussi de permis de fabriquer de nouveaux
composants selon les spécifications exactes.
Cela a nécessité, entre autres, le coulage
à la fonderie de la GM du Canada à St.
Catharines, en Ontario, de nouveaux cylindres pour le
moteur à deux cylindres horizontaux opposés
et à soupapes en tête.
Selon un spécialiste canadien reconnu de la
marque, le résultat de ce processus de restauration
d'une durée de cinq ans est « la plus magnifique
McLaughlin jamais construite. » Ce spécialiste
ajoute que « très peu de restaurations
ont fait l'objet de recherches aussi fouillées
et d'un souci du détail aussi approfondi. Aucun
petit composant n'a été oublié
et chaque pièce convient parfaitement à
la voiture. » Autant le véhicule que les
recherches exigées pour mener à bien sa
restauration font du modèle F108 une ressource
inestimable pour les autres restaurateurs aussi bien
que pour ceux qui étudient l'histoire de l'automobile.
Voilà un précieux hommage au patrimoine
automobile du Canada.
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