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« MES QUATRE-VINGTS ANS DE PASSION
POUR L'AUTOMOBILE »
par R.S. McLAUGHLIN
PARTIE III
Certains des participants à la foire municipale d'Oshawa
en 1907 ont peut-être aperçu trois hommes dignes
qui se rendent de la gare à la McLaughlin Carriage
Company en voiture à cheval, l'air un peu étonné
de voir une foule si nombreuse dans les rues de la petite
ville de si bonne heure.
Les passants ne peuvent se douter que l'homme à la
physionomie agréable, au regard sombre et pénétrant,
assis au centre, transporte le destin d'Oshawa dans le carton
à dessin qu'il balance sur ses genoux. L'homme lui-même,
William Durant, l'ignore également. Et il en va certainement
de même des associés McLaughlin qui se trouvent
à ses côtés.
La veille, j'avais téléphoné à
Durant, qui dirige la jeune Buick Company de Flint, au Michigan,
pour lui demander de l'aide. L'automobile McLaughlin que nous
avons commencé à fabriquer nous-mêmes
après avoir échoué dans mes tentatives
d'en arriver à un accord de fabrication conjointe avec
Durant et d'autres constructeurs automobiles des États-Unis,
se trouve en fâcheuse position. Deux jours plus tôt,
toutes les pièces de notre première automobile
sont prêtes à l'assemblage - et les composantes
d'une centaine d'autres se trouvent à différents
stades de fabrication - quand notre ingénieur est terrassé
par la pleurésie; dans mon télégramme,
je demande à Durant s'il accepterait de nous prêter
un ingénieur jusqu'à ce que le nôtre soit
rétabli.
Durant arrive, non pas avec un ingénieur, mais avec
deux de ses dirigeants. Il reprend la discussion entamée
lors de notre dernière réunion - au cours de
laquelle nous n'avons pu parvenir à un accord de fabrication
- comme si nous avions simplement fait une pause pour reprendre
notre souffle. « J'ai réfléchi, dit-il,
et j'ai trouvé la solution au problème que nous
n'avons pu résoudre. » L'entente qu'il propose
se rapproche beaucoup de ce que j'avais en tête depuis
le début, et je réponds : « Ça
va marcher. » Durant opine de la tête. «
C'est bien ce que je pensais », dit-il doucement, avec
cette habitude de toujours aller droit au but.
Nous sommes allés dans le bureau de mon père,
avec mon frère George et Oliver Hezzlewood, notre comptable,
et cinq minutes plus tard nous avons rédigé
un contrat, d'une page et demie seulement. C'est un véritable
bijou; en gros, il porte sur les conditions nous autorisant,
pendant une période de quinze ans, à acheter
le moteur Buick et certaines autres pièces. Nous concevrons
et construirons nos propres carrosseries, comme nous avons
toujours fabriqué des voitures.
Nous n'avons pas parlé de l'automobile McLaughlin,
des centaines d'automobiles mortes-nées dans le bâtiment
de Mary Street. Notre contrat avec Buick signifie naturellement
que nous devons abandonner ces plans, et les automobiles à
moitié construites. Nous avons vendu les tours et certaines
autres pièces d'équipement, mais nous avons
perdu la plus grande partie du matériel et des pièces
dans lesquels nous avions investi.
J'ai entendu des gens dire qu'ils trouvaient regrettable
que notre ingénieur soit tombé malade et que
nous ayons dû abandonner le projet de produire une automobile
de construction entièrement canadienne. Je dois avouer
pour ma part que lorsque je suis tenté d'avoir des
regrets, ceux-ci sont tempérés par la dure réalité
de l'industrie de l'industrie automobile - à l'idée
de la très grande probabilité que si notre ingénieur
Arthur Milbrath n'était pas tombé malade et
que si nous avions poursuivi notre projet de fabriquer nos
propres automobiles, nous aurions subi un échec; et
nous n'aurions peut-être pas osé nous relancer
dans cette industrie.
Je considère comme une véritable bénédiction
la venue de Durant à Oshawa, non pas pour nous «
prêter » un ingénieur mais plutôt
pour nous proposer de coopérer avec nous à la
construction d'automobiles. Et même avec cette alliance
avec Buick, nous avions besoin de chance pour réussir.
Le sort a voulu que nous choisissions une automobile vouée
à la réussite. Je me suis souvent demandé
pourquoi certaines automobiles ont eu du succès et
d'autres pas. Il est vraiment étrange de constater
que l'industrie automobile de l'Amérique du Nord a
compté, en une cinquantaine d'années d'existence,
pas moins de 2 400 constructeurs différents; les concepteurs
et les ingénieurs de chacun ont toujours mis le meilleur
d'eux-mêmes dans l'automobile qu'ils construisaient,
et chacune d'elles a été lancée avec
beaucoup d'espoir. Et pourtant, aujourd'hui, il existe à
peine une dizaine de fabricants.
La conclusion d'un contrat avec un constructeur américain
ne constituait pas non plus une garantie de succès.
La Briscoe, fabriquée par Canada Carriage; l'Everett,
fabriquée par nos bons amis et concurrents, les Tudhopes
d'Orillia; et la Gray-Dort, construite par la Gray Carriage
Company de Chatham, comptent au nombre des disparues. En fait,
en matière de construction automobile, les entreprises
Gray étaient plus importantes que la nôtre au
début, mais nous avons eu vite fait de les devancer.
L'industrie automobile est affaire de volume. Si vous n'avez
pas le volume nécessaire, vous coulez à pic.
Et cela est aussi vrai aujourd'hui qu'à l'époque.
Malheureusement, pour les petits fabricants, il s'agit d'une
réalité incontournable. Au cours de cette première
année - de cette partie d'année plutôt--
où nous avons construit des McLaughlin dotées
d'un moteur Buick, nous en avons sorti 193. Ce chiffre semble
dérisoire par rapport à la production de 1954,
mais quelle réalisation pour une poignée de
fabricants de voitures à cheval qui se faisaient la
main dans le domaine!
Peu de temps après avoir conclu son accord avec nous,
Durant commence à investir les gains tirés de
Buick dans General Motors, en faisant l'acquisition ou en
prenant le contrôle de différentes sociétés
qui fabriquent des automobiles ou des pièces, dont
Oakland, Oldsmobile et Cadillac. J'aimerais mentionner en
passant pour le bénéfice de ceux qui se demandent
parfois avec nostalgie ce qui est advenu de cette bonne vieille
Oakland, que rien ne lui est arrivé, si ce n'est qu'un
modèle d'Oakland particulièrement populaire,
produit en 1926, se nommait Pontiac, et que la société
s'est ensuite concentrée sur la fabrication de ce modèle.
Pour moi personnellement, l'accord avec Durant signifie beaucoup
plus que la possibilité de fabriquer des automobiles
à Oshawa. Nommé directeur de General Motors
Corporation, j'ai eu l'occasion de participer aux rebondissements
qu'a vécu l'industrie à ses débuts, lesquels
étaient intimement liés à l'énergie
et à l'esprit d'entreprise de William Durant.
Audacieux, William Durant était un véritable
visionnaire, d'après moi la plus grande figure de l'industrie
automobile de l'époque. Il était peut-être
trop avant-gardiste, car ses plans d'envergure et sa vision
encore plus vaste des réalisations à venir effrayaient
souvent les banquiers. « Il n'est pas loin le jour où
les États-Unis produiront 300 000 automobiles par année!
» Pareille « exagération surréaliste
» finit de convaincre les banquiers que Durant manquait
de sens commun, et le prêt lui fut refusé.
Je suppose que peu de gens se rappellent que William Durant
est passé à un cheveu d'ajouter la Ford Motor
Company à la famille General Motors.
Le 26 octobre 1909, Durant convoque une réunion des
directeurs de General Motors. Il nous déclare avoir
rencontré au Belmont Hôtel de New York Henry
Ford et James Couzens -- le Canadien qu'on disait être
le cerveau de Ford. Ford souffre d'un lumbago si bien que
Durant parle affaires avec Couzens. Après que ce dernier
eut discuté de la proposition avec Ford, Durant se
voit donner 48 heures pour décider s'il voulait acheter
Ford pour environ 9 500 000 $.
Auparavant, Durant avait rassemblé un groupe de banquiers
qui avaient essayé de l'appuyer provisoirement avec
un gros prêt, non seulement pour financer l'achat de
Ford, mais aussi pour stabiliser financièrement l'empire
General Motors en constante expansion. Au cours des deux ou
trois années après son acquisition de Buick,
Durant ajoute non seulement Oldsmobile, Oakland et Cadillac
à la nouvelle General Motors Corporation, mais également
d'autres entreprises du secteur de l'automobile et de domaines
connexes : Champion Ignition Co. de Flint, qui avait été
constituée par le pionnier français en matière
de conception de bougies d'allumage, Albert Champion; Weston-Mott
Co., de Flint, constructeur d'essieux d'automobiles; Reliance
Motor Truck Co., d'Owoss; Ranier Motor Co., de Saginaw; Michigan
Motor Castings Co., de Flint; Welch Motor Car Co., de Pontiac,
fabricant d'automobiles de luxe grosses et puissantes; Welch-Detroit
Co.; Rapid Motor Vehicle Co., de Pontiac, Cartercar Co., de
Pontiac, constructeur d'une automobile à entraînement
par friction breveté, ainsi que plusieurs autres sociétés.
Quand Thomas était plus convoitée
que Ford
Nous avons approuvé par voie de vote l'acquisition
de Ford, et Durant est retourné voir les banquiers,
qui lui répondent toutefois : « Nous avons changé
d'avis. Ford ne vaut pas tant que ça. »
En fait, dire que « General Motors a failli acheter
Ford pour 9 500 000 $ » semble beaucoup plus spectaculaire
en 1954 qu'à l'époque, puisqu'en 1909, Ford
n'est qu'une autre société de construction automobile
qui tente de se faire une place au soleil dans une industrie
aux multiples aléas. C'est un euphémisme que
d'affirmer qu'en 1909 l'industrie automobile est en pleine
évolution, que l'excitation d'un jour peut devenir
la faillite du lendemain. Ainsi, au moment des négociations
avec Ford, General Motors envisage également d'acheter
la E.R. Thomas Co., fabricant de la Thomas Flyer, alors très
réputée. Dans le milieu de l'automobile, cette
transaction est considérée comme beaucoup plus
importante et prometteuse que ne le sont les négociations
avec Ford.
Aux débuts de General Motors - je parle de la société
américaine dont j'ai été l'un des directeurs
avant que n'existe la General Motors du Canada - Durant recherche
souvent du financement bancaire. Alexander Hardy, un directeur
de General Motors, aimait faire le récit d'une réunion
à laquelle il avait participé à bord
d'un train avec Durant et A.H. Goss, important actionnaire
de la société. Durant et Goss s'étaient
rendus chez des banquiers de l'Est, puis de l'Ouest, mais
leurs démarches s'étaient soldées par
un échec.
« Le train, racontait, Hardy, s'arrêta à
Elkhart, en Indiana. Il tombait des clous. Tout au fond d'une
rue sombre et lugubre brillait une enseigne électrique
: BANQUE .Durant secoua Goss qui somnolait dans un coin, la
mine abattue. « Réveille-toi, Goss, dit-il. Nous
en avons oubliée une. » M. Hardy aimait narrer
cet incident qui illustrait bien d'après lui le sens
de l'humour et la détermination de Durant sous la pression.
Finalement, un groupe de banquiers new yorkais accepta de
nous prêter 15 millions de dollars, somme suffisante
pour redresser la situation financière de General Motors.
Ils assortirent toutefois leur prêt d'une condition,
celle de pouvoir nommer le président du conseil et
les directeurs, et l'audacieux William Durant se trouva exclu;
il dut convenir de ne plus s'occuper des affaires de la société
pendant cinq ans.
Mais les banquiers n'avaient pas réussi pas à
éteindre son intérêt pour les automobiles,
et Durant demande à Louis Chevrolet, expert en mécanique
et coureur téméraire, de concevoir pour lui
une nouvelle automobile. Durant crée alors la Chevrolet
Motor Company, achète une usine sur Grand Boulevard,
à Detroit, et recommence à écrire l'histoire
de l'automobile.
Je me retrouve un jour dans le bureau de Durant avec le Dr
Edwin Campbell, un ami de toujours, né à Port
Perry. Edwin avait obtenu son doctorat en médecine
au Canada, mais étant trop jeune pour pratiquer, il
se rendit au Michigan où il obtint un poste de médecin
dans un camp de bûcherons. Au cours de vacances à
Mackinaw Island, il rencontre la fille de William Durant,
qu'il finit par épouser. Nous sommes donc tous deux
intéressés lorsque Durant parle de trouver un
nouveau directeur général pour Buick, en remplacement
de William Little, le premier directeur, qui avait été
forcé de démissionner pour des raisons de santé.
Je mentionne que Charlie Nash, alors directeur général
de la Durant-Dort Carriage Company, serait excellent à
ce poste. Edwin Campbell l'interviewe et Nash est choisi directeur
général de Buick; il entre en fonction après
des vacances en Europe. Il s'avère toutefois qu'en
raison des nouvelles ententes financières en vigueur
et du départ temporaire de Durant de General Motors,
Charlie Nash doit rendre des comptes à un nouveau comité
des finances dirigé par James J. Storrow, chef de la
Lee, Higginson & Company. Un an ou deux après avoir
fait l'acquisition de Buick, Nash devient président
de General Motors Corporation.
Il engage presque immédiatement Walter P. Chrysler
au poste de directeur d'usine. Lorsque Durant reprend le contrôle,
Chrysler est envoyé à Detroit pour y occuper
les fonctions de directeur de l'exploitation et de vice-président
de General Motors. Quelque temps plus tard, à cause
d'un malentendu avec Durant, il quitte General Motors pour
se consacrer à la reconstruction de la Willys-Overland
Company, tâche pour laquelle il touche un salaire faramineux,
qui n'avait encore jamais été versé dans
l'industrie de l'automobile.
Par la suite, Walter Chrysler conçoit sa propre automobile
et fonde la Chrysler Motor Car Company. Charlie Nash quitte
General Motors quand Durant reprend le contrôle et,
avec l'aide de quelques puissants banquiers, fonde la Nash
Motor Car Company.
Pendant ce temps, à Oshawa, la production et la vente
des modèles McLaughlin progressent sans cesse. Il existe
une histoire intéressante au sujet de notre automobile
qui, à ma connaissance, n'a jamais été
rendue publique. Quand nous avons commencé à
fabriquer des automobiles en 1907, le nom qui apparaît
sur le radiateur était simplement et à juste
titre, McLaughlin. Il y a en effet dans cette automobile plus
de composantes McLaughlin qu'aucune autre. Toutefois, trois
ou quatre ans plus tard, Buick commence à prendre beaucoup
d'importance aux yeux des Américains
Durant reprend le contrôle
En 1909, le célèbre coureur automobile Bob
Burman remporte la première course du circuit d'Indianapolis.
Une campagne de publicité sophistiquée suit.
Nos publicitaires d'Oshawa jugent qu'il serait intelligent
de tirer profit de la célébrité de la
Buick et ils proposent donc que nos automobiles s'appellent
désormais Buick plutôt que McLaughlin. Ne voulant
pas nuire aux ventes, j'accepte l'idée.
Au grand regret de nos « penseurs », les ventes
chutent considérablement. C'est, par conséquent
pour moi, qui subit les pertes -- mais encore davantage pour
le Gouverneur -- un léger baume que de constater que
le nom qu'il avait acquis en construisant des automobiles
de qualité était plus cher aux Canadiens que
le nom d'une automobile américaine. Par la suite, nous
avons misé sur les avantages respectifs des deux noms,
et nos automobiles sont devenus des McLaughlin-Buick; elles
ont porté ce nom jusqu'à la création
de la General Motors of Canada et à la disparition
de la McLaughlin Motor Car Company.
En 1915, un événement majeur survient dans
la vie des McLaughlin. Je m'étais rendu aux courses
d'automobiles de Sheepshead Bay, N.Y., mais il pleut tellement
que les courses sont annulées; je me rends donc dans
la ville de New York. Chaque fois que je m'y rends, j'ai l'habitude
de dîner avec Edwin Campbell. Ce jour-là, je
me retrouve en compagnie non seulement du Dr Campbell, mais
également de M. Durant et d'un autre actionnaire de
Chevrolet, Nathan Hofheimer. Durant est propriétaire
de l'usine Dominion Carriage située dans l'ouest de
Toronto, qui, à ce moment-là est en train d'être
transformée en usine de construction de Chevrolet.
Ce projet m'intéressait - disons plutôt préoccupait
- depuis que j'en avais entendu parler. Il me semble représenter
une vive concurrence, puisque Chevrolet fait de bonnes affaires
depuis le début. En fait, quelques mois plus tard -
à la fin de ses cinq ans d'« exclusion »
-- Durant reprend le contrôle de General Motors. La
nouvelle venue, la Chevrolet Company, contrôle en fait
General Motors, par l'entremise des sociétés
de portefeuille de Durant et de ses amis.
Donc, ce jour-là au dîner, je demande tout bonnement
à Durant comment évolue le projet Chevrolet
au Canada. Avant qu'il n'a le temps de répondre, Hofheimer
lui lance : « Pourquoi ne donnes-tu pas ça aux
McLaughlin, Billy? »
Durant et moi-même nous regardons en riant. «
Eh bien Sam, veux-tu cette compagnie? », me demande-t-il.
Je la veux certainement, mais pour y parvenir il me faut
surmonter deux obstacles. Premièrement, qu'advient-il
de notre contrat avec Buick si nous produisons une autre marque
d'automobiles? Et plus important encore, pouvons-nous convaincre
le Gouverneur de vendre l'entreprise de voitures? Chose certaine,
si nous commençons à fabriquer une automobile
comme la Chevrolet pour laquelle la demande au Canada s'annonce
énorme, nous ne pouvons continuer à fabriquer
des voitures. Et si le Gouverneur refuse d'abandonner l'entreprise
à laquelle il a consacré sa vie, nous ne pouvons
acquérir Chevrolet.
George et moi-même respecterions la décision
du Gouverneur. Outre toute considération de loyauté
filiale, Robert McLaughlin demeure le patron. Je suis certes
le président de la McLaughlin Motor Car Company, mais
la McLaughlin Carriage Company est propriétaire de
la compagnie de véhicules moteurs. En fait, en achetant
les actions de nos actionnaires de l'extérieur, j'avais
acquis le contrôle de la McLaughlin Carriage Company,
mais je n'ai jamais songé, ne fut-ce que pour un instant,
faire valoir cet aspect, puisque mon père, George et
moi-même avons toujours formé une équipe.
Il ne fait aucun doute que d'un point de vue strictement commercial,
la décision à prendre est de laisser tomber
la fabrication des voitures et d'acheter Chevrolet. Depuis
1915, les ventes de voitures diminuent de façon constante,
et les ventes d'automobiles grimpent en flèche. Je
prévois que la production de voitures peut demeurer
une affaire rentable pendant encore seulement trois ou quatre
ans.
Durant me demande : « Comment de temps te faudra-t-il
pour prendre une décision? » « Deux jours
» que je lui réponds. Je téléphone
à George, à Oshawa pour lui demander de venir
me rejoindre immédiatement à New York. Durant
et moi-même allons dans le bureau de Durant et discutons
avec John Thomas Smith qui allait devenir le vice-président
de General Motors, chargé des imposants bureaux du
service juridique de la société. Celui-ci émet
l'avis juridique que notre contrat avec Buick ne serait pas
altéré par un accord visant la fabrication de
Chevrolet.
Frondeurs -- nous disant que nous réussirons à
vaincre la résistance du Gouverneur à vendre
l'entreprise de voitures - nous allons de l'avant et rédigeons
un contrat préliminaire. L'expérience acquise
huit ans plus tôt lors de la conclusion du contrat Buick
nous permet de parvenir à un accord sans trop de difficulté.
Le contrat Chevrolet n'est pas aussi avantageux que le contrat
Buick, mais Durant et Smith estiment que l'entente Buick favorise
vraiment les McLaughlin.
Mon frère George passe toute la journée dans
le train et arrive le dimanche soir au Vanderbilt Hotel. Bien
qu'il soit rompu de fatigue, nous parlons jusqu'aux petites
heures du matin, ressassant l'accord. Dans la matinée,
nous retournons voir Durant, discutons encore du contrat,
proposons quelques changements, puis l'acceptons globalement.
Le soir même, nous prenons le train du retour.
Lorsque nous nous dirigeons vers le bureau, à Oshawa,
George me dit : « C'est toi qui parleras au Gouverneur.
» Je sais ce qu'il éprouve. J'éprouve
la même chose. Je lui dis : « Nous lui parlerons
tous les deux. » George paraît contrarié.
« Je sais quel choc ce sera pour lui, dit-il, et je
me sens incapable de lui faire face. » Je suis donc
l'heureux élu.
Je pénètre dans le bureau du Gouverneur et
lui parle de mon voyage et de ce qui était dans l'air.
Je lui dis que nous ne pouvons exploiter trois entreprises
et que l'ère des voitures est moribonde; pour l'en
convaincre, je lui cite nos propres chiffres. Je suis triste
de devoir faire cela. À ma grande surprise, il réagit
calmement. « Sam, dit-il, j'arrive à la fin de
ma vie. George est-il entièrement d'accord avec cette
idée? »
« Entièrement », je lui dis. Nous demandons
à George d'entrer et revoyons brièvement le
dossier. Nous assurons le Gouverneur que s'il dit «
non », nous abandonnerons le projet Chevrolet; après
tout, l'entreprise est son oeuvre et il y est profondément
attaché. Nous y étions attachés aussi.
Le gouverneur secoue la tête. « Faites ce qui
vous semble le mieux » dit-il.
Dès que je quitte le bureau du Gouverneur, je téléphone
à Jim Tudhope, président de Carriage Factories
Ltd., à Orillia. Cette société - amalgame
de cinq ou six sociétés de fabrication de voitures
- avaient voulu acheter McLaughlin à maintes reprises,
mais nous ne voulions pas vendre.
Je demande d'emblée à Jim Tudhope : «
Voulez-vous vous débarrasser de votre plus grand concurrent?
» « Êtes-vous prêt à vendre
l'entreprise? » me damande-t-il en guise de réponse.
« Oui, la société est à vendre
s'il est possible de passer à l'action rapidement.
» Il me demande ce qui se passe et je le lui explique.
Nous convenons de nous rencontrer le lendemain matin au Queen's
Hotel à Toronto, dès qu'il serait parvenu à
réunir ses administrateurs.
Le lendemain, nous nous rencontrons et parvenons à
un accord provisoire qui est signé deux jours plus
tard à Oshawa. Le droit d'utiliser le nom McLaughlin
pendant un an sur les voitures fait partie des conditions
de l'entente. Vingt-quatre heures plus tard, nous commençons
déjà à expédier du matériel.
Nous devions finir 3 000 traîneaux en construction,
mais en trois ou quatre semaines, tout le matériel
et l'équipement servant à la fabrication des
voitures a quitté notre usine.
L'entreprise McLaughlin Chevrolet a été, à
sa propre échelle, aussi réussie que celle de
M. Durant aux États-Unis. Comme pour la Buick, nous
faisons nos propres carrosseries selon mes dessins, et nous
cherchons toujours à ce que la conception et la finition
soient un cran au-dessus de ce qui se trouve de l'autre côté
de la frontière. Je me souviens d'un dirigeant de General
Motors en visite à Oshawa qui avait été
particulièrement impressionné par un modèle
de Buick. À un point tel qu'il nous demande d'expédier
un de ces modèles au bureau de New York pour montrer
au personnel de là-bas ce que nous faisons ici au Canada.
Nous avons donc livré le modèle, qui nous est
revenu peu de temps après. Nous avons appris pourquoi
: Alfred Sloan l'avait vue stationnée devant la salle
d'exposition de New York et avait ordonné : «
Enlevez-moi cette chose d'ici et vite. Elle provoque des attroupements
- et cette automobile ne ressemble pas plus à une de
nos Buick qu'un St-Bernard à un teckel! »
Nous avons pris notre dernière grande décision
en 1918 : vendre l'entreprise McLaughlin à General
Motors. Cette décision était motivée
par de nombreux facteurs : ma femme et moi-même avions
le bonheur d'avoir cinq filles, mais aucun garçon pour
prendre la relève. George avait hâte de prendre
sa retraite; il n'avait jamais eu une forte constitution et
avait travaillé dur toute sa vie. Ses fils avaient
tâté le terrain dans l'entreprise, mais aucun
n'avait eu la piqûre. Telles étaient les raisons
d'ordre personnel. Sur le plan commercial, le fait était
que si nous décidions de demeurer dans le domaine de
l'industrie automobile, nous allions devoir presque à
coup sûr fabriquer intégralement nos automobiles.
Comme je l'ai dit, j'avais réussi à conclure
avec Buick un accord tellement avantageux pour nous qu'il
serait impossible d'en conclure un second aux mêmes
conditions; et notre contrat de 15 ans allait s'achever dans
trois ou quatre ans. General Motors avait acquis Chevrolet
- leur meilleur vendeur - et nous pouvions difficilement nous
attendre à ce que GM nous permette de continuer à
fabriquer un seul de leurs modèles.
Les McLaughlin doivent rester
Telles étaient nos raisons commerciales. Tout aussi
important était le fait que les McLaughlin étaient
devenus de loin les plus gros employeurs d'Oshawa. Mon père
avait toujours eu le sentiment - et George et moi-même
l'avons acquis avec les années - que cette entreprise
était tout autant celle d'Oshawa que la nôtre.
Si l'industrie automobile d'Oshawa intégrait les rangs
de General Motors, les possibilités d'expansion et
les emplois se trouvaient garantis. Si nous devions nous risquer
à fabriquer notre propre automobile au Canada, l'aventure
pourrait se solder par un échec et des pertes d'emplois.
Des années plus tôt, j'avais dû convaincre
George de se lancer dans la construction d'automobiles. Aujourd'hui,
je devais le convaincre de cesser de le faire en vendant à
General Motors. Je m'y suis pris de la façon suivante
: « Nous aurons terminé lorsque expirera le contrat
avec Buick. Nous pouvons continuer jusque-là, mais
à ce moment-là je n'essaierai certainement pas
de fabriquer une nouvelle automobile. »
George est rapidement tombé d'accord avec moi. Je
me suis donc rendu à New York rencontrer la haute direction
de General Motors : M. Durant, Pierre DuPont, de la grande
famille d'industriels américains, et John J. Raskob,
illustre financier. Je leur explique à quelles conditions
nous acceptons de vendre. Et comme ce fut si souvent le cas
pour nos autres transactions d'importance, celle-ci est conclue
très rapidement. En moins de cinq minutes, Durant,
DuPont et Raskob lancent : « Vendu! »
Mais les trois hommes ajoutent : « Nous achetons à
la seule et unique condition que vous-même et George
dirigiez l'entreprise. » Je ne peux nier que je fus
très heureux d'entendre pareil témoignage de
confiance de la part de ces grands du monde de l'automobile.
Leur proposition me convient parfaitement. Je suis jeune,
vigoureux et plein d'énergie et à 47 ans, je
n'ai aucune intention de prendre ma retraite. Je leur expose
comment je me sens face à leur offre, en précisant
que je ne peux me prononcer pour George qui, à mon
avis, ne souhaite pas rester en affaires encore très
longtemps. Je deviens président et, par suite de la
condition à laquelle est assujettie la vente, George
accepte le poste de vice-président de la General Motors
du Canada nouvellement créée, poste qu'il occupera
jusqu'à sa retraite en 1924.
Lorsque cela s'est produit, j'en ai été ébranlé.
Nous avions travaillé et lutté ensemble pendant
tant d'années... Après son départ, je
me suis senti seul; il me manquait quelqu'un avec qui argumenter;
par argumenter je ne veux pas dire me quereller. Longtemps
auparavant, nous avions conclu de ne jamais nous quereller,
quelle que soit la pression sous laquelle nous devions travailler;
et nous avons tenu parole.
En 1924, je suis le dernier McLaughlin actif dans l'entreprise
que mon père a fondée dans son hangar de Tyrone
57 ans plus tôt, puisque notre cher Gouverneur -- qui
avait exercé des fonctions de consultation jusqu'à
la fin de sa vie -- est décédé en 1921.
Ce fut une perte cruelle. Lorsqu'il apprit qu'il ne lui restait
plus que trois ou quatre jours à vivre, il posa un
geste caractéristique de sa personnalité : il
demanda d'aller chercher quinze de ses plus anciens employés
- qui avaient travaillé pour lui et avec lui pendant
la plus grande partie de leur vie - afin de leur faire ses
adieux.
Mon père, Robert McLaughlin, était un homme
remarquable. Je ne parle pas seulement ici de ses réalisations,
mais aussi de sa personnalité. Il était l'un
des rares hommes de ma connaissance à être «
bon », au sens le plus profond du terme; et quelle que
soit l'activité à laquelle il s'adonnait, il
ne pouvait s'empêcher d'y mettre le meilleur de lui-même.
Peu après le départ à la retraite de
George, j'ai pris une décision. Je travaillais fort
depuis de nombreuses années; l'expansion de la société,
avec toutes ses ramifications, devenait pour moi une lourde
charge. Je voulais lâcher un peu de lest. J'annonce
donc à Alfred Sloan, président de la société
mère, que je veux un directeur général.
Je porte mon choix sur K.T. Keller, qui devait plus tard quitter
Oshawa pour devenir président de Chrysler Corporation.
Je suis maintenant président du conseil d'administration
de la General Motors du Canada en plus d'être vice-président
et administrateur de la société mère.
Pendant des années, j'ai dit à mes associés
que je resterais en poste seulement si je pouvais être
de quelque utilité pour la société -
tant que je ne nuirais pas. Je ne serais pas humain si je
ne savourais pas le fait que bien que je sois âgé
de 84 ans, ils semblent encore considérer mon apport
comme important.
Un record du monde
Il y a près d'un demi-siècle déjà
que j'ai touché à une automobile pour la première
fois, ce qui, je suppose, fait de moi l'homme qui a la plus
longue expérience de l'ère de l'automobile -
depuis la conception des automobiles, jusqu'à la création
d'une société chargée de leur fabrication.
J'ai été intimement lié à leur
évolution, depuis le temps où elles étaient
des voitures à cheval transformées dotées
d'un unique cylindre qui transmettait une force incertaine
à une chaîne exposée, laquelle entraînait
des roues semblables à celles des voitures à
cheval mais recouvertes de bandages pleins, jusqu'aux splendides
spécimens d'aujourd'hui, entièrement automatiques,
qui avancent, s'arrêtent et se dirigent pratiquement
tout seuls. Toutefois, si vous me demandez de nommer LA réalisation
qui, plus que tout autre, a contribué à l'incroyable
croissance de l'industrie, ma réponse en surprendra
plusieurs, car cette découverte n'a rien à voir
avec le développement des moteurs, ni avec la conception
ou la structure de l'automobile, malgré l'ampleur des
développements qui se sont produits dans ces domaines.
Il s'agit du fini Duco, qu'a mis au point Charles F. Kettering,
directeur de la recherche chez General Motors, également
inventeur du démarreur automatique, du fluide antidétonnant
à base d'éthyle et concepteur du premier moteur
V8 des États-Unis, dont sont équipées
les Cadillac et les locomotives diesel.
Jusqu'en
1914, les peintures et les vernis appliqués sur les
automobiles étaient les mêmes que ceux utilisés
pour les voitures, et il fallait parfois jusqu'à 15
couches de peinture. Ce fini prenait jusqu'à trois
semaines à sécher par temps sec, jusqu'à
un mois par temps humide. Il est facile d'imaginer l'engorgement
que causait ce travail de finition, et il aurait été
tout à fait impossible de produire à la cadence
actuelle, tout simplement par manque d'espace où entreposer
les carrosseries pendant le séchage. Ce fini adapté
à la cadence des chaînes de fabrication est sans
contredit la réalisation qui, plus que tout autre,
a permis l'implantation de l'industrie automobile dans sa
forme actuelle.
En 1924, quand je décide de « ralentir »,
je découvre tout un monde de nouveaux intérêts.
Depuis l'époque où je faisais de la bicyclette,
j'avais toujours aimé la vitesse, la compétition
de vitesse. À l'âge adulte, je suis devenu le fier
propriétaire d'un bateau à moteur rapide - rapide
pour l'époque, puisqu'il pouvait se rendre des berges
d'Oshawa au Royal Canadian Yacht Club de Toronto en une heure
et demie. Vers la fin de 1925, je commande donc un yacht de
catégorie R dans l'espoir d'attirer la tenue des compétitions
internationales de la Coupe Richardson - symbole du championnat
des Grands Lacs dans cette catégorie -- au Royal Canadian
Yacht Club dont je fais partie. Bingley Benson dessine le bateau
qui est construit à Oakville; il porte le nom de la plus
jeune de mes filles, Eleanor. Norman Gooderham est le skipper
à bord de l'Eleanor dans les courses de 1926 au cours
desquelles il se mesure à des yachts de Chicago et de
Cleveland, et il remporte la course haut la main.
 Plus tard cette année-là, j'achète
une magnifique goélette à trois mâts,
l'Azura, qui s'est trouvée au coeur d'un étrange
incident. L'Azura est enregistré aux États-Unis,
et comme la prohibition sévit là-bas, nous nous
exposions à une saisie si nous accostions dans un port
américain avec de l'alcool à bord. Cette restriction
mettant une sourdine au divertissement au cours des croisières,
mon avocat, Strachan Johnson, tente sans succès de
faire changer le pays d'enregistrement de l'Azura pour la
Grande-Bretagne. Nous avons fini par découvrir que
la seule manière de pouvoir changer le pays d'enregistrement
consistait à faire saisir le bateau pour non-paiement
d'une créance, à mettre le bateau à vendre
et à le faire acheter par un sujet britannique.
Coïncidence,
le capitaine de l'Azura décide à peu près
à ce moment-là que je lui dois 140 $ pour une
raison dont je ne peux me souvenir. Je refuse de payer. L'Azura
est saisi et mis aux enchères. Un sujet britannique
du nom de Sam McLaughlin remporte les enchères pour
un montant de 140 $. Je peux dès lors battre pavillon
britannique et transporter des provisions pour les «
miséreux » dans n'importe quel port.
L'homme de qui j'avais acheté l'Azura, Jessie Metcalf
- à la tête d'une grosse industrie américaine
- est à l'étranger quand se produit cet événement.
À son retour, la version de l'histoire qu'il entend
le fait vivement s'inquiéter de ce que les McLaughlin
ont subi des revers de fortune tels que j'en sois venu à
devoir vendre ma goélette pour une dette de 140 $.
Jusqu'en 1950, le nom des McLaughlin est probablement tout
autant associé dans l'esprit des gens aux chevaux qu'aux
automobiles. La famille a toujours possédé des
chevaux, et j'ai consacré des milliers « d'années-garçons
» à nourrir et à brosser nos chevaux,
à l'époque où nous n'avions pas encore
engagé un palefrenier. Au cours de la Deuxième
Guerre mondiale, lorsque la plupart des dirigeants d'entreprise
se demandaient comment se rendre à leur bureau avec
les faibles rations d'essence permises, j'avais réglé
facilement le problème en remisant mon automobile et
en me rendant à l'usine en voiture à cheval.
Les chevaux, ma passion
Lorsque je décide de « ralentir », il
est par conséquent logique que je choisisse les chevaux
comme hobby. Au début, il s'agit de chevaux d'exposition
- chevaux de chasse, de course à obstacles, de selle.
J'ai l'avantage d'avoir une excellente équipe de cavaliers
ou plutôt de cavalières, que j'ai élevées
dans ma propre maison : Eileen, Mildred, Isabel, Hilda et
Eleanor.
Nous allons pour la première fois au concours hippique
de Cobourg en 1926 et, par la suite, pendant plus de dix ans,
mes chevaux - et mes filles - participent à des concours
et à des foires partout en Ontario et au Québec,
ainsi qu'aux États-Unis. Les noms de certains de mes
meilleurs chevaux ravivent en moi - et peut-être aussi
chez les autres --un monde de souvenirs : My Delight, Sharavogue,
Sligo, Michael, Punch, Rathmore et El Tigre.
L'écurie
de course est venue plus tard. Il ne s'agissait pas d'abandonner
d'emblée les chevaux d'exposition pour les chevaux
de course, mais le changement s'est fait progressivement au
cours des années 30. D'une part, mes filles se marient
à tour de rôle et je trouve injuste de les éloigner
de leur famille pour monter à cheval; d'autre part,
j'ai un voisin, Charles Robson, qui est un fervent partisan
des courses de chevaux.
Robson soutient qu'avec les concours, les concurrents sont
trop tributaires de l'opinion personnelle du juge au sujet
de la conformation et de la performance; et que les juges
étant humains, ils sont par conséquent faillibles.
« Tandis que les courses de chevaux, voilà qui
est un vrai sport!, dit-il, le premier qui se passe le nez
sous le fil d'arrivée a gagné! »
Nous pouvons difficilement nous plaindre d'avoir été
lésés par les juges, puisque nos chevaux ont
remporté au total 1 500 rubans et plus de 400 coupes.
Il n'en reste pas moins que le raisonnement de Robson est
parfaitement sensé et je me lance donc dans la mise
en place de l'écurie d'élevage et de course
qui allait devenir Parkwood.
Je ne m'étendrai pas sur ma carrière de coureur
puisqu'elle appartient à l'histoire récente.
Elle m'a apporté des sensations fortes et des moments
de gloire; notamment, Horometer, Kingarvie et Moldy, qui ont
remporté chacun une King's Plate.
J'adore les chevaux et les courses, mais en 1950, je vends
ma ferme, mes chevaux de course et tout l'équipement,
sachant que cette magnifique ferme qui m'a procuré
tant de plaisir continuera d'exister en tant qu'étalonnerie
et que sa vocation sera d'améliorer la race des pur-sang
anglais et de la faire connaître. Naturellement, mes
chevaux n'ont pas toujours gagné, mais je crois que
le public savait qu'ils essayaient toujours.
Remporter trois fois la Golden Cup and Saucer a été
l'un des exploits de l'écurie Parkwood. Le prix pour
cette course était une tasse et une soucoupe en or
massif. Après que j'en eus collectionné trois,
Fred Orpen, propriétaire des pistes Dufferin et Long
Branch de Toronto a complété le service en m'offrant
une théière, un crémier et un sucrier
en or. Qui pourrait posséder un service à thé
en or et ne pas inviter pour le thé? C'est donc ce
que nous avons fait.
Pour le bénéfice de ceux qui aimeraient savoir
s'il est agréable de boire dans une tasse en or, je
dirai que c'est terrible! Le métal précieux
conduit la chaleur et vous brûle la bouche. Il est beaucoup
agréable de boire du thé dans une petite tasse
en porcelaine à dix sous.
Et il en va de même avec tous les aspects de la vie,
comme je l'ai réalisé pendant toutes ces années
que je vous ai relatées. Les choses que je chéris
résistent encore mieux au temps que l'or : des amitiés
d'une vie avec des hommes de bonne foi; les hommes dont les
noms apparaissent dans cette histoire et les autres dont les
noms y figureraient aussi si le récit pouvait être
aussi long que ma mémoire; la valeur d'une vie consacrée
à une activité qui allait chercher le meilleur
de moi-même et le meilleur des hommes aux côtés
desquels je travaillais - une association avec une grande
industrie et une grande entreprise; une longue vie en bonne
santé et la pratique de sports à l'extérieur.
Mais l'amour de ma femme et l'affection de ma famille sont
pour moi les biens les plus précieux, les véritables
valeurs de ma vie.
Je possède une tasse à thé
en or, mais je n'y bois pas
PARKWOOD - un endroit important dans l'histoire
canadienne
La
propriété de Sam McLaughlin, Parkwood, composé
d'un imposant manoir de cinquante-cinq pièces et de
jardins magnifiquement paysagés fait maintenant partie
de notre patrimoine et constitue un lieu historique national.
Sam et sa femme Adélaïde ont été
les maîtres d'oeuvre de cette réalisation pour
laquelle ils ont collaboré avec certains des artistes,
des architectes et des paysagistes les plus prestigieux de
leur époque, pour créer avec amour ce grand
domaine que nous pouvons admirer aujourd'hui.
Parkwood a fait l'objet d'éloges de la part de la Commission
des lieux et des monuments historiques du Canada qui le considère
comme un rare exemple demeuré intact d'un type d'aménagement
recherché au Canada au cours de la période de
l'entre-deux guerres; plus spectaculaire encore est l'excellent
état de conservation des lieux et du mobilier, qui nous
permet d'imaginer la vie qui s'y déroulait.
Sam McLaughlin fait construire Parkwood entre 1915 et 1917,
peu de temps avant de devenir le président fondateur
de la General Motors du Canada. Dès 1915, le succès
de la McLaughlin Motor Car Company dépasse celui qu'avait
connu la McLaughlin Carriage Company (qui avait déjà
été désignée comme le plus grand
producteur de véhicules de l'empire britannique).
Reconnus comme « première famille d'Oshawa »,
les McLaughlin achètent l'ancien « Prospect Park
» pour y implanter un grand domaine. Prospect Park était
un immense terrain où se trouvaient quantité
d'arbres majestueux, et il avait été pendant
des années un parc d'attractions public. Il constituait
un point de départ parfait.
Les architectes Darling & Pearson sont engagés
pour dessiner la splendide demeure et bon nombre des dépendances;
ils reviendront au cours des années 20 et 30 pour l'exécution
de réfections. Illustres eux-mêmes, Darling &
Pearson ont notamment dessiné l'édifice du Centre
sur la Colline parlementaire, le Musée royal de l'Ontario
et la salle d'honneur de l'Université de Toronto. La
maison comporte quarante pièces à l'origine
et est dotée de beaucoup des commodités modernes
rares à l'époque, tels des systèmes perfectionnés
de distribution d'eau et de chauffage, salles de bain attenantes
aux chambres, ascenseur électrique, système
d'aspirateur central et système d'interphone. La maison
comprend également une allée de quilles avec
un des premiers modèles de planteur automatique, un
court de squash, une piscine intérieure et une immense
serre. Presque tous ces éléments existent encore
aujourd'hui.
Des tableaux d'envergure ornent les murs, notamment des oeuvres
de Frederick Challener et de Frederick Haines, ainsi qu'une
multitude d'autre oeuvres d'art toujours sur place. Véritable
bijou en matière de conservation, la maison renferme
jusqu'à des souvenirs et du linge de maison portant
les monogrammes des membres de la famille, si bien que les
visiteurs de Parkwood peuvent avoir la vague impression d'être
des invités des McLaughlin...
Peu après que la famille se soit installée
dans la résidence en 1917, les architectes paysagistes
Harries et Hall sont engagés pour dessiner un cadre
qui convienne au manoir. S'inspirant des traditions des jardins
anglais, ils intègrent à leur aménagement
énormément d'arbres et d'arbustes qui se trouvent
déjà dans Prospect Park. L'aménagement
est conçu de manière à offrir une vue
intéressante de toutes les pièces principales
de la maison, avec terrasse ou jardin à proximité,
débouchant plus loin sur le magnifique parc boisé.
Au-delà du parc - et filtrées par des bosquets
et des rangées de cèdres - se trouvent des aires
réservées aux loisirs et à l'agriculture,
ainsi qu'à la culture des fruits et des fleurs coupées.
Les terrains et les jardins sont perfectionnés de
nouveau dans les années 20, par le couple H.B. et L.A.
Dunington-Grubb, qui ajoutent le Jardin italien, le Jardin
solaire et le Pavillon d'été, et le Jardin en
contre-bas. Ils peaufinent également la Terrasse sud
et dessinent une clôture en treillis sophistiquée
pour le court de tennis et le Jardin italien.
Ajouté
en 1935-1936, le « Nouveau jardin » ou Jardin
formel est immédiatement reconnu comme une réalisation
importante au Canada. L'architecte qui l'a dessiné,
John Lyle, se voit décerner la médaille de bronze
de l'Institut royal d'architecture du Canada. Lyle est également
le maître d'oeuvre des pièces les plus modernes,
de la galerie d'art et du mobilier de chambre à coucher
du colonel McLaughlin, exécutés en 1941.
Parkwood fut la résidence principale des McLaughlin tout
au long de leur vie. Adélaïde est décédée
en 1958 et le « Colonel Sam » en 1972, quatre mois
après avoir célébré son 100e anniversaire.
Leur intérêt pour l'architecture et l'horticulture
et leur amour des belles choses continuent de se refléter
dans chaque pièce et chaque jardin de Parkwood.
Nous nous rappelons de R.S. McLaughlin comme d'un grand industriel
et philanthrope canadien. Il fit de nombreux dons à
Oshawa, à l'Ontario et au Canada, et légua notamment
à l'Hôpital général d'Oshawa son
bien-aimé Parkwood. La Fondation Parkwood fut créée
pour gérer et entretenir la propriété;
l'endroit qui fait aujourd'hui partie du patrimoine nous livre
ses beautés depuis près de 25 ans.
Des visites guidées du manoir sont organisées
à longueur d'année, avec accès aux jardins
pendant les mois d'été, et une multitude d'activités
spéciales sont offertes à différentes
périodes de l'année. Parkwood continue de gagner
en renommée et en popularité, avec des apparitions
au cinéma, dans des films télévisés
et des messages publicitaires.
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